Lorsque j’étais enfant, les pays dessinés sur mon globe terrestre prenaient des allures fantasmagoriques : l’Italie devenait le brodequin du Chat botté, la France un chevalier qui s’élance vers l’océan. Sur la carte du monde, les continents ressemblaient à des patchworks, qu’un jour je parcourrais en empruntant la botte du chat susnommé ; un espace taillé à ma mesure qui n’attendait qu’une seule chose : que je parte à sa découverte.
Depuis, j’ai grandi. Et j’ai gardé cette habitude de déceler en tout des créatures imaginaires. D’ailleurs, si la France était un être humain, on pourrait dire aujourd’hui que je passe la majorité de mon temps dans la partie la plus caverneuse et la plus odorante de son anatomie.
Tous les matins, je réitère mon périple. De métro en RER, je m’enfonce chaque fois davantage dans les entrailles de la Terre. J’emprunte l’un de ses boyaux souterrains et, tel un globule rouge farceur, je m’imagine lui chatouiller les intestins, debout sur mon tapis roulant. Je double les usagers les plus lents et m’installe dans mon RER, direction Paumé-Land. Le trou du cul du monde.
Tel le Saint Graal, mon Paumé-Land à moi ne se laisse pas facilement approcher. Il faut surmonter une série d’épreuves dignes de Koh Lanta pour y parvenir.
Ainsi, une fois sortie de la gare, j’emprunte un étroit trottoir au bord de la grand-route. A ma droite, les bois. Au travers des sombres feuillages, je perçois au loin les gazouillis d’un oisillon auquel répond le Klaxon d’un 10 tonnes qui me frôle à ma gauche, parfois accompagné d’un non moins sonore « Hé salope ! ». Ils sont taquins ces poids-lourds.
Vient enfin l’épreuve de tous les dangers : le pont au-dessus de l’autoroute. Telle un funambule sujet au vertige, je m’élance. Sous mes pieds, la voie rapide et le ballet quotidien des bolides sans pitié. Je prie le dieu du Vent de ne pas m’envoyer une bourrasque trop forte et je m’efforce de regarder droit devant moi.
Et puis, elle apparaît à l’horizon, la cité éternelle vers laquelle tout me ramène 5 jours sur 7. Mon bureau, ma boîte, mon gagne-pain. Là, devant moi. Paumé-Land. Première à gauche derrière la déchetterie, après le carrefour de la mort.
Aujourd’hui, branle-bas de combat dans le service. Monsieur Dantaface, le bras droit du pédégé est venu nous annoncer une terrible nouvelle.
- Esclah Vemoderne, l’homme à tout faire de la société, nous a quittés en catastrophe pour d’obscures raisons. Il faut d’urgence faire le plein de la voiture du président. Vous en profiterez pour la nettoyer et réparer le pommeau de vitesse.
- C’est-à-dire qu’il y a ce projet urgent de séminaire à organiser…, tente Zénor Ganisator, le collègue le plus zen qu’il m’ait été donné de rencontrer.
C’est mal connaître Monsieur Dantaface.
- Vous estimez que vous avez déjà trop de travail pour vous en charger ? Alors écoutez : aujourd’hui on vous le demande poliment. Si vous faites des histoires, demain ce sera un ordre. Et là, vous ne tiendrez pas trois semaines. Vous finirez par me supplier d’accepter votre démission. Vous comprenez ?
Parfois il faut mieux comprendre. Alors on se répartit le travail, comme une comptine pour enfant. Un stagiaire fut désigné pour conduire la voiture – parce qu’une « fille, le président ne préfère pas ». Un deuxième fit le plein, un troisième passa l’aspirateur, une quatrième lava l’extérieur au karcher, j’achetai la pâte à coller pour le pommeau de vitesse. Le dernier le répara.
- Mmh, tu y es allée aussi Marie Pop ? C’est parce qu’on ne le demande qu’aux gens qui ne savent pas dire non, commenta Vicelardia Pitt-Bull, la mauvaise langue du service, tout en surfant sur Fesse Bouc, le sponsor officiel des cocus cornus.
Il y a des jours comme ça où tous s’acharnent à vous faire sentir comme une merde, une sous crotte. Une Marie Popo. Peut-être pour mieux oublier qu’ils ne sont eux-mêmes qu’un caca de petite taille dans l’organisation de la société. Parfois j’en viens à me dire que je travaille dans des toilettes géantes avec, en haut de la cuvette, l’étron royal qui a main mise sur la chasse d’eau. Puis les grosses merdes, les gros cacas bien durs et secs, les grosses crottes qui sentent le mal digéré, les coulantes qui vous éclaboussent au passage et vous entraînent dans leur chute et, tout en bas, les petites crottes de brebis innocentes, mignonnettes et sans éclaboussures.
Quand j’étais plus jeune, j’ai passé en revue tous les métiers possibles et imaginables. De princesse à romancière, en passant par danseuse étoile, lectrice professionnelle, magicienne, dompteuse de chats ou d’escargots, cueilleuse de gentianes dans la forêt et constructrice de cabane en jardin.
Mais jamais, ô grand jamais, malgré mon imagination débordante et ma lecture assidue des fiches-métiers de l’ONISEP, je n’avais pensé finir sous-merde dans un sphincter géant qui expulse au gré de ses contractions les collaborateurs dont il a extrait toute la substance.
Même les petites crottes peuvent éprouver du chagrin, avoir un cœur à vif et l’envie de se noyer au fond de la cuvette pour disparaître. Et puis, parfois, au-delà des larmes et des petites humiliations du quotidien, on s’aperçoit que d’adorables petites crottiches de biquettes vous entourent, juste là, assises à côté de votre bureau. De délicieuses créatures qui, telles un Kinder surprise, vous dévoilent leur bon cœur et vous font découvrir qu’à Paumé-Land aussi, à gauche derrière la déchetterie, on peut faire de jolies rencontres. On en vient à se dire qu’après tout mieux vaut être une petite crotte sympathique qu’un gros caca haineux qui ne supporte pas le bonheur des autres.
Du purin naissent les plus jolies fleurs. Alors, moi aussi j’ai ouvert ma petite usine de recyclage de caca toute personnelle. Je transforme mes merdouilles en PQ d'or à fleurs roses et triple épaisseur. Qui sait, peut-être qu’un jour je deviendrai une talentueuse fleuriste mondialement réputée ? En tout cas, fleuriste au purin, c'est écolo, c'est un métier d'avenir. Et c’est un des meilleurs moyens que j'ai trouvé pour éviter la noyade dans les toilettes.
Si toi aussi lecteur internaute on veut parfois te faire sentir comme une (petite/grosse/sous/malodorante/…) merde, sache que tu n’es pas seul. Et garde en mémoire que, plus le caca tombe sur toi, plus haut tu t'élèveras !
Petits et gros cacas au grand cœur, unissons-nous : aujourd’hui, créons un monde meilleur fait de jolies fleurs au parfum délicat !